Daloa / Les victimes des migrants clandestins

Daloa, capitale du haut Sassandra, est la troisième ville la plus peuplée de Côte d’Ivoire avec 266 000 habitants. Elle est située au centre ouest du pays à plus de 400 km d’Abidjan. Daloa s’est illustrée depuis 2015 comme la plaque tournante de jeunes migrants en partance pour la Libye en passant par le Niger grâce à un réseau de passeurs bien ficelés. Chaque semaine, des dizaines de convois composés de jeunes gens et de jeunes filles prennent la route de l’El Dorado à la recherche d’un espoir perdu dans leur propre pays. Dans le courant du mois d’octobre 2016, notre reporter s’est rendu au cœur de ce réseau dans la capitale du Haut Sassandra.

Daloa. Quartier « garage ». Sanogo Youssouf, la trentaine révolue, est vendeur de pièces détachées d’engins roulants. Assis devant son magasin, un dimanche 23 octobre 2016, les clients se comptent du bout des doigts. C’est peu dire. Aucune mouche n’approche son magasin ne serait-ce que pour se renseigner sur le prix des matériels. La mine joyeuse, Youl, comme l’appellent ses amis, passe le clair de son temps, assis devant son magasin avec d’autres voisins commerçants. Pour eux, il semble que la vie a marqué un coup d’arrêt. On attend un brin d’espoir en provenance de l’Europe où se trouvent leurs frères qui ont bravé toutes les difficultés de la traversée de la mer pour aller se « chercher ».

A ce sujet, un phénomène a pris de l’ampleur à Daloa : les jeunes gens sont prêts à tout pour se rendre en occident, même en franchissant l’interdit. L’interdit, il s’agit de l’endettement, du viol, de l’agression, du vol pour obtenir son ticket pour l’El Dorado. Sanogo Youssouf en est une victime. Son frère cadet a vendu à son insu sa motocyclette en vue de rallier le Niger. Une fois au Niger, il l’appelle pour le mettre devant le fait accompli. Le lien de parenté oblige. Youl s’est même vu obliger de donner un autre coup de main à son voleur pour l’aider à rejoindre l’Italie à coup de millions de F Cfa. Aujourd’hui, il dit ne plus en vouloir à son frère. «  Mon petit était tailleur. Vu son travail ne marchait pas, mon père m’a demandé de le faire venir auprès de moi pour vendre les pièces détachées. Un jour, assis dans mon magasin, il me demande la permission de prendre la moto pour aller faire une course de notre père. Aux environs de 17h, on m’appelle sur mon téléphone portable pour m’informer de la mise en vente de ma moto. J’intimai tout de suite l’ordre de mettre fin à la transaction au quartier Tazibo. Le temps que j’arrive sur les lieux, je viens trouver qu’il n’y avait plus personne. Et jusqu’à ce jour, je ne sais pas où mon petit frère a vendu la moto », se souvient-il.

« Je n’ai pas de ressentiment contre mon frère. C’est quelque chose qui l’a poussé à faire cela. Aujourd’hui je prie Dieu pour qu’il puisse atteindre son objectif en allant en Europe.  Si demain ça va chez lui, moi je pourrai bénéficier davantage en plus de toute la famille » dit-il fièrement.

Si Youl se sent fier de l’acte de son voleur, ce n’est pas le cas pour Sanogo Sindou, ex-combattant. Après la démobilisation, il bénéficie d’une subvention de 800 000F Cfa qu’il a investi dans l’élevage de bœufs. Après moult efforts, il finit par avoir 5 bêtes dont l’entretien est assuré par un jeune homme de 20 ans ; en contrepartie d’un salaire mensuel de 10 000F Cfa. Cependant un jour, un mercredi précisément, il est alerté par sa grande mère de la disparition de 4 de ses bœufs, en plus du jeune berger. Après plusieurs jours de recherche, il découvre que l’adolescent en question a vendu ses bovins et se trouvait déjà en Libye. Malgré plusieurs tentatives, Sin (de son surnom), n’arrive plus à joindre les deux bouts au point qu’il est obligé de vendre l’unique bœuf restant pour se reconvertir dans le transport. Sa reconversion s’est soldée par un échec cuisant : le secteur est déjà miné par des milliers de jeunes, qui eux-mêmes, vivent de débrouillardise. Soit en étant « syndicat », soit en devenant « gnambro » (jeunes chargeurs à la gare).

Acculé de toute part, Sanogo Sindou crie à l’aide. « Au moment où la crise post électorale battait son plein à Daloa, aucune personne n’est sortie. Mais aujourd’hui après la guerre, on enregistre des milliers de départs par semaine de Daloa. La jeunesse ne sait plus à quel saint se vouer. Partout c’est le chômage surtout pour nous qui ne sommes pas allés à l’école ». Ses propos seront renchéris par un autre citadin. Soumahoro ben Daouda est ferrailleur.

Pour lui, la raison principale qui explique le départ des jeunes de Daloa, c’est la pauvreté. « Ça ne va pas. Les activités génératrices de revenus sont en baisse. Il est difficile de couvrir les besoins familiaux. J’exerce une activité qui a du mal à décoller. Nous sommes plusieurs jeunes à avoir entrepris. Mais ça ne va pas. Moi-même je suis sur le point de partir, si je ne trouve pas d’alternative », conclut-il.

A côté de ceux-là, un autre phénomène pousse à Daloa comme une épine : le départ des jeunes filles mariées ou célibataires. Elles n’imaginent pas leur vie à Daloa tant justement l’espoir y est perdu. En l’espèce, nous rencontrons au quartier « Sissoko » une jeune dame, Kourouma Fatoumata, mariée depuis 5 ans et mère d’un garçon de 2 ans. L’espoir a quitté son existence depuis quelques temps par la faute de son époux et la situation précaire de ses géniteurs. « J’ai de la peine pour mes parents. J’ai du mal à accepter leur situation. Ma mère est malade. Parfois il n’y a rien à manger à la maison. C’est pourquoi je veux partir pour aller me débrouiller là-bas. Moi-même je suis mariée. Mon mari non plus n’assure pas. Il ne me donne rien. Il sort tôt et rentre tard à la maison. » Avec toutes ces difficultés, Kourouma Fatoumata veut partir à tout prix. « Je vais confier mon fils à ma mère qui va s’en occuper. Je vais aller à Abidjan chercher un travail de servante. Une fois que j’aurai suffisamment d’argent, je partirai pour l’Italie. C’est là-bas que tout le monde veut partir non ? » dit-elle ironiquement. « On dit que l’aventure pour les femmes n’est pas facile. Mais on va faire comment ? »

A Daloa, une famille sur deux a au moins un parent en Hexagone.  Dans le quartier Dioulabougou, on enregistre le plus fort taux de départ. Selon nos informateurs, dans la famille Kanté par exemple, une vingtaine de jeunes gens sont partis. Pour la plupart, l’âge varie entre 18 et 25 ans.

Une  situation qui préoccupe au plus  haut niveau les autorités locales. Le préfet de la région du haut Sassandra, Brou Kouamé, et l’imam central de Daloa, el Hadj Abass Diaby. Pour le premier, il faut un changement de mentalité chez les jeunes. « Les jeunes doivent se débarrasser de tous complexes et aborder toute sorte d’activité afin d’avoir leur autonomie. Parce que aborder l’immigration clandestine dans les conditions difficile qu’on sait. Et lorsqu’ils arrivent, ils sont obligés d’exercer des activités très humiliantes. Je pense qu’ici l’environnement est favorable pour préserver leur dignité. On peut réussir sur place pourvu qu’on soit patient » a-t-il conseillé. Par ailleurs, l’imam Abass Diaby estime que la sensibilisation ne portera ses fruits tant qu’il n’y aura pas l’implication de toutes les parties prenantes. « Les jeunes nous disent qu’il n’y a pas de travail à Daloa. Ils préfèrent aller sur l’eau dans l’espoir de rejoindre l’Europe. La situation nous préoccupe. C’est pourquoi nous demandons aux autorités ivoiriennes de se pencher sur la question du chômage à Daloa. Du jour au lendemain, on entend que quelqu’un est parti à l’aventure. Nous faisons des prêches dans les mosquées pour sensibiliser. Mais force est de constater que les jeunes continuent de partir. C’est dommage ! » avoue-t-il.

Au moment où nous mettons sous presse cet article, le phénomène migratoire avait sensiblement baissé à Daloa grâce aux actions fortes menées par les autorités locales. Une dame, impliquée dans ce trafic humain, a été mis aux arrêts. En revanche, la tentation reste forte. D’ailleurs, selon nos sources, le réseau semblerait se déplacer à Yamoussoukro, la capitale administrative. Nous y reviendrons. Inchallah.

Kanaté K., envoyé spécial à Daloa

 

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One thought on “Daloa / Les victimes des migrants clandestins

  • 7 novembre 2016 at 22 h 29 min
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