L’Instance Vérité et Dignité en Tunisie reprend les auditions de victimes

Après les premières auditions publiques mi-novembre, l’IVD, l’Instance Vérité et Dignité, en charge du processus de justice transitionnelle, organise deux nouvelles soirées vendredi 16 décembre et samedi 17 décembre de témoignages sur des violations graves et systématiques commises entre 1955 et 2013. Islamistes, militants de gauche, syndicalistes : aucune famille politique n’a été épargné par la répression. Inspirée de la « Commission vérité et réconciliation » sud-africaine, ces récits de victimes sont une véritable plongée dans l’arbitraire tunisien.

De notre correspondante à Tunis,

Les auditions publiques de l’Instance Vérité et Dignité sont une phase douloureuse d’introspection collective pour les Tunisiens. Humiliations, torture, viol, chaque soir, pendant plus de 4 heures, les témoignages d’horreur s’enchaînent en direct. Lors des premières auditions, le long récit détaillé de Sami Brahem a ainsi bouleversé la Tunisie.

Après huit années de prison sous le régime de Ben Ali, ce chercheur a encore beaucoup de questions : «Que les tortionnaires viennent compléter les éléments de l’Histoire que je n’ai pas mentionnés, expliquer pourquoi ils ont fait ça ? On veut comprendre ! Alors je serais prêt à leur pardonner, mais à condition qu’ils s’expliquent et répondent aux questions! Je veux que cette époque noire soit enregistrée dans l’Histoire, pour éviter que ça ne reproduise. Je suis venu ici pour témoigner, pour que ce que j’ai subi ne se reproduise jamais sur ma fille ».

Un travail de mémoire

Ces auditions permettent de libérer la parole des victimes. Mais elles agissent aussi comme une piqûre de rappel, précise Sihem Bensedrine, la présidente de la commission IVD : « Il ne faut pas oublier. Il ne faut jamais oublier. Et les auditions publiques, c’est un moment où l’on fait notre deuil. On fait notre deuil et après on passe à autre chose. Mais on n’oublie pas. On ne traite pas ça par l’amnésie. On traite ça par la mémoire et le travail sur la mémoire. Et ce qui est aussi très beau et que nous allons aussi montrer, c’est que les victimes ne sont pas animées par un quelconque désir de revanche. Elles disent toutes à la fin, ‘tout ce que je demande, c’est que ces gens-là qui m’ont brisée en mille morceaux et brisé ma famille en mille morceaux, qu’ils disent la vérité sur ce qu’ils ont fait et qu’ils me demandent juste pardon ; et je pardonne. Juste qu’ils demandent pardon ! ». Après avoir donné la parole aux victimes, l’IVD espère ensuite faire témoigner des tortionnaires pour qu’ils expliquent en détail le système de répression.

62 300 dossiers de victimes

Ces auditions publiques ne sont que la partie visible de l’immense travail que doit accomplir l’IVD. L’instance doit traiter 62 300 dossiers de victimes. Une fois les dossiers enregistrés, c’est la phase des auditions à huis clos. Cela peut durer de quelques heures à plusieurs jours, en fonction de la gravité des violations subies. Chaque victime est écoutée par au moins deux professionnels.

Parmi eux, Kaouther Thabet. Cette sociologue de 27 ans a déjà plus de 1 000 écoutes à son actif : « Pour moi, la séance d’écoute, c’est le cœur de la justice transitionnelle parce que tu as des objectifs précis pour dévoiler la vérité. Connaître l’histoire de la Tunisie, c’est pas seulement dans les livres mais aussi avec ces séances d’écoutes. Le plus important, c’est que tu vas dévoiler des vérités majeures qui ont été cachées ou falsifiées ».

La vérité sur 60 ans d’histoire de la Tunisie

L’un des objectifs de l’IVD, c’est donc de révéler la vérité sur 60 ans d’histoire. Pour Amine Ghali, directeur du centre Kawakibi pour les transitions démocratiques, ces auditions publiques sont donc « salutaires » : « C’est comme si on se rappelle qu’il y a un processus très important qui s’appelle la justice transitionnelle. C’est une opportunité pour nous en tant que pays, pour l’IVD, pour se remettre au centre du débat, remettre la justice transitionnelle au centre du processus de transition en Tunisie ».

Comme dans les autres pays, qui ont mené des processus de justice transitionnelle, l’IVD va devoir produire un rapport final pour révéler toute la vérité sur les violations commises entre 1955 et 2013. Mais l’instance doit aussi évaluer le préjudice des victimes pour leur proposer une réparation.

Source: RFI

Facebook Comments / Commantaire Facebook

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.