Libye : L’impossible défi de l’Union Africaine

La Libye est encore au centre de la mauvaise actualité comme cela est récurrent depuis le déclenchement en 2011 de la révolte contre Kadhafi. Ce dernier dirigeait un régime autoritaire pas plus ni moins que ses voisins qui ont été également harpés par le souffle du vent de la liberté qui les avaient épargné en 1990. Mais à la différence de ces derniers qui étaient du bon coté de l’Histoire du fait de leur proximité avec l’Occident ce qui leur a valu une exfiltration en douceur, Kadhafi lui sera tué. Pourtant l’exemple de l’Irak de Saddam Hussein dont le meurtre avait charrié tous les démons de l’enfer vers ce pays le transformant en foyer de déstabilisation de tout le Moyen-Orient, incitait à gérer autrement cette crise. L’Union Africaine avait prit la mesure des conséquences désastreuses pour la Libye, l’Afrique et le monde d’une extinction brutale du régime de Kadhafi. Hélas, ses initiatives seront méprisées et torpillées par nombre de ses membres qui ont copté la solution violente prônée par les Occidentaux pour résoudre la crise. Ces derniers déployaient ainsi leur propre agenda sous le couvert de porter secours au peuple libyen menacé d’holocauste par son propre gouvernement. Nul besoin pourtant d’avoir inventé la poudre pour comprendre que ces bons samaritains n’entendaient pas gaspiller une occasion en or pour régler définitivement le cas d’un dirigeant avec lequel ils avaient vingt et cent contentieux anciens et souvent personnels et qui par ses initiatives nouvelles en faveur de l’unité et de la personnalité internationale de l’Afrique contrariait fortement la pérennité de leurs intérêts divers et nombreux sur le continent.

Aujourd’hui, le monde constate avec amertume mais sans grande surprise que le meurtre de Kadhafi ne profite ni à la Libye, ni à l’Afrique qui par contre paie le prix fort de la déstabilisation de la Libye. C’est avec les armes pris dans les poudrières de Kadhafi que les djihadistes ont conquis sans grandes résistances la majeure partie du Mali, commettent des massacres dans divers pays et que Boko Haram s’est renforcé au point de tenir en échec des armées parmi les meilleures en Afrique.

Quand à la question du sort des migrants subsahariens elle s’est posée durant la crise en 2011 lorsque les travailleurs africains présents souvent depuis plusieurs années en Libye ont été pris pour cibles par les groupes combattants le régime de Kadhafi qui les assimilaient aux mercenaires de ce dernier. L’Union Africaine qui avait conditionné la reconnaissance du CNT, devenu de facto, l’autorité politique qui gérait le pays à la clarification de sa position sur le sort de ces subsahariens, va être désavoué une fois encore par ses propres membres qui individuellement se sont précipité pour reconnaître cette instance sans condition.

Plus tard, l’effritement de l’Etat Libyen va constituer un véritable appel d’air pour les candidats à l’immigration vers l’Europe. Cependant, entre un gouvernement reconnu par la bien nommée communauté internationale et qui n’influence pas grande chose et un gouvernement reconnu par personne mais qui incarne le véritable pouvoir, les groupes armés ont su affirmer leur autorité en structurant toute une économie parallèle, mafieuse et criminelle couvrant entre autres les trafics d’être humains, de drogues et d’armes. C’est sans état d’âme que des passeurs sans foi ni loi moyennant de fortes sommes d’argent entassent des dizaines de migrants sur des embarcations de fortunes pour la traversée de la méditerranée occasionnant la mort de plusieurs milliers d’entre eux par noyage et autres mauvaises conditions. En plus de ces drames qu’elle ne cesse de dénoncer, l’Organisation internationale pour la migration a alerté l’opinion depuis avril 2017, sur l’existence de « marchés aux esclaves » en Libye. Cela n’a ému personne, pas plus qu’il n’a empêché l’Italie de passer des accords avec des chefs des milices pour réduire le flux de migrants qui arrivent sur son sol. Ceux qui favorisaient l’immigration vers d’Europe doivent maintenant la freiner. C’est donc tout naturellement qu’avec l’embastillement des migrants dans des prisons inhumaines, ils vont impulser une nouvelle dynamique à leurs exploitations sexuelles, enlèvements avec demandes de rançons à leurs familles et vente aux enchères.

Ce pays est donc en pleine perdition et plusieurs tentatives extérieures à l’Afrique sont en cours pour le sortir de l’impasse. Elles ont toutes été formulées évidemment pour inclure les intérêts de leurs initiateurs. Si l’Union Africaine veut reprendre la main elle devra s’attendre comme toujours à la défiance de certains de ses membres. Dès lors, ceux qui l’interpellent devraient plutôt interpeller les dirigeants africains. Une organisation internationale dépend du bon vouloir des Etats qui créent ses compétences.

L’UA est impuissante mais, ce n’est pas elle qui a perdu la Libye. Cependant, que ce soit elle ou les Etats, il est impérieux que l’Afrique reprenne la main dans ce dossier si elle veut prévenir les périls qui pourraient la submerger, notamment si après avoir été délogés du Moyen-Orient, les affidés de Daesh réussissaient à utiliser ce pays comme base pour embrasser la région. La Libye est un pays africain et comme on le dit chez nous : «c’est celui qui est assis auprès du feu qui ressent ses brûlures».

Moritié CAMARA

Maître de Conférences d’Histoire des Relations Internationales

Asriesa2012@gmail.com

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